Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, 17€
Les années passent et nous, nous avançons sur le chemin de la vie, sur le fil d’une histoire personnelle étrangement mêlée à l’Histoire commune. C’est le message que veut nous transmettre Annie ERNAUX dans son livre autobiographique, Les Années, publié chez Gallimard. Annie ERNAUX, je ne la présente plus. Elle est l’auteure de nombreux livres majoritairement édités par Gallimard dont Les Armoires vides, La Place, Journal de dehors, Se perdre, L’Usage de la photo… Dans chacun d’entre eux, elle part de sa vie intrinsèquement liée à celle des autres, de son entourage ou des gens croisés dans le RER, pour construire un roman autobiographique avec un éclairage particulier, original. Son dernier opus, Les Années, ne déroge pas à la règle. Là, elle remonte à sa naissance pendant la guerre et nous emmène jusqu’à aujourd’hui, sans complaisance ni nostalgie, en partant d’une photo de chaque époque. Ce n’est qu’à la fin de l’ouvrage qu’elle explique sa démarche et son concept, au moment où il prend forme. C’est p.239-240. Elle parle d’elle à la 3e personne du singulier :
La forme de son livre ne peut […] surgir d’une immersion dans les images de sa mémoire pour détailler les signes spécifiques de l’époque, l’année, plus ou moins certaine, dans laquelle elles se situent – les raccorder de proche en proche à d’autres, s’efforcer de réentendre les paroles des gens, les commentaires sur les événements et les objets, prélevés dans la masse des discours flottants, cette rumeur qui apporte sans relâche les formulations incessantes de ce que nous sommes et devons être, penser, croire, craindre, espérer. Ce que ce monde a imprimé en elle et ses contemporains, elle s’en servira pour reconstituer un temps commun, celui qui a glissé d’il y a si longtemps à aujourd’hui – pour, en retrouvant la mémoire de la mémoire collective dans une mémoire individuelle, rendre la dimension vécue de l’Histoire. […]
Aucun « je » dans ce qu’elle voit comme une sorte d’autobiographie impersonnelle – mais « on » et « nous » – comme si à son tour, elle faisait le récit des jours d’avant.
Effectivement, Annie Ernaux relate sa vie en n’employant pas ou presque pas le pronom personnel « Je ». Chaque fois, la fille ou la femme de la photo ou du petit film qui la représente est désignée à la 3e personne du singulier. La pensée et les actes de celle-ci mélangés aux visions et comportements des autres, de la même génération notamment sont rapportés avec l’utilisation du pronom personnel « on ». Cela dit, ici, « on » est ambigu. Il inclut le lecteur dans ce qui est décrit, les mœurs, les interdictions avec des clins d’œil à des faits de l’Histoire qu’il a peut-être connus s’il était né à l’époque dite. Il englobe sûrement une pensée commune d’une génération d’abord privée de liberté avant de la connaître et de plus ou moins en profiter mais fait aussi référence à une vision personnelle des événements qui se sont déroulés. Car, s’il est sûrement vrai que ses comportements et ses conceptions de la vie à chacune des périodes décrites sont influencés voire dictés par les mentalités du moment, je peine à croire qu’il n’y ait pas de divergences d’opinions et par conséquent de comportements. Il s’agit donc bien, dans ce livre, d’un récit d’une vie personnelle façonnée par l’Histoire remplie de références communes accumulées au fil du temps, au fil des années.
Autrement dit, Les Années, d’Annie ERNAUX permettent de parcourir les époques à travers les yeux d’une fille puis d’une femme qui a grandi parallèlement et en même temps. C’est tendre, beau et bien écrit à tel point qu’on a du mal à quitter cet univers historiquement personnel.
Elodie, émission du 17 mai 2008