Jacques Prévert et Izis, Grand Bal du Printemps, éd. Le Cherche Midi, coll. Planète Prévert, 30€

Publié le par elodie Ker

Quand un grand poète et un grand photographe se réunissent pour faire un ouvrage, cela donne un chef-d’œuvre ! C’est ce que nous propose de découvrir Jean-Paul Liégeois, directeur de la collection Planète Prévert des éditions Le Cherche Midi en rééditant dans cette maison ce magnifique ouvrage de Jacques Prévert et Izis Bidermanas, Grand Bal du Printemps. Ce dernier avait été édité pour la première (et unique) fois en 1951 à Lausanne.

Bon, Jacques Prévert, je ne le présente plus. Né en 1900 et mort en  avril 1977, il est l’auteur du célèbre recueil Paroles ainsi que d’ouvrages pour les enfants. Cela dit toutes les facettes de ce géni ne sont pas encore connues par le public, notamment son goût pour les images et le cinéma… Quant à Izis Bidermanas, il est né en 1911 en Lituanie dans une famille juive pauvre.  En 1930, alors qu’il a 19 ans, il quitte son pays et arrive à Paris en 1931, sans papiers et sans ressources. Petit à petit, avec sa passion pour la photo et l’expérience qu’il a acquise en Lituanie, il va réussir à tracer son chemin, en tant que photographes pour les mariages et les communions notamment. C’est pendant la seconde guerre mondiale, après avoir échappé de justesse à la déportation et être entré dans la résistance que son talent pour la photo va être reconnu avec des clichés de ‘maquisards libérateurs’. Paris apparaît être son lieu de prédilection. D’ailleurs dans l’ouvrage avec Jacques Prévert, Grand Bal de Printemps, il nous fait voyager dans Paris, avec des prises de vue en noire et blanc sensibles, touchantes, belles. Leur simplicité et leur justesse nous happent. On entre dedans, on rencontre ses gens et ses lieux qu’Izis immortalise et leur image reste à jamais gravée dans notre mémoire. Le sentiment qu’on a en les regardant est difficile à décrire tellement il est intense. (Le mieux est que vous alliez les voir par vous-mêmes !) Associées à des poèmes inédits de Jacques Prévert, ses photos offrent un voyage dans un Paris des années 50. Ce livre est en réalité un projet de collaboration, une œuvre qu’ils ont conçue ensemble. Les poèmes ne commentent pas les images et les images n’illustrent pas les poèmes. Les deux se complètent et ne forment plus qu’un. Il devient impossible de les séparer. Jean-Paul Liégeois nous explique d’ailleurs le travail des deux artistes :                

L’ouvrage est (…) un long poème à deux voix, un dialogue continu entre les photos et les textes : c’est ainsi qu’il a été élaboré, c’est ainsi qu’il a été conçu pour le grand public. Chacun a travaillé de son côté, Prévert à ses poèmes, Izis à ses images. Mais, de temps en temps, ils se retrouvaient pour « essayer » des correspondances entre les textes de l’un et les photos de l’autre. Izis l’a raconté : ensemble, ils ont cherché et trouvé des connivences et des complémentarités entre leurs matériaux respectifs. […] De manière enrichissante, d’une rencontre à l’autre, ils se sont mutuellement inspirés […].  

 

Quelques exemples de ce travail.

P50 (avec la photo de la gare ST Lazare) :

Et vous irez traîner vos guêtres

le long des voies désertes de la gare de l’Est

Et vous irez errer dans la salle des Pas Perdus

sans entendre l’écho de votre train disparu

Et vous irez contempler d’un œil mouillé à fond

les terrifiantes aiguilles de l’Horloge de la gare de Lyon

 

Car

 

tout arrive à son heure

sauf le train

quand on n’a pas d’argent pour acheter un billet

Plus le train sera cher

et plus vous le paierez

sans jamais y monter.

 

APOCALYPSE SELON SAINT LAZARE

 

P. 84 (avec la photo de l’enfant regardant par la fenêtre à la vitre brisée)

Et ce qu’il voit est si beau

et ce qu’il sait est si vrai

que bien peu peuvent le voir

que bien peu peuvent le savoir

et que beaucoup l’ont oublié

 

Et la vitre n’est même pas fêlée

elle est simplement brisée

 

Mais sous ses cheveux mal rangés

et que le vent caresse

avec tant de tendresse et de délicatesse

devant cette absence de vitre

devant cet appel d’air

devant cette promesse de liberté

sur le cliché du malheur

déjà

traditionnellement et métaphoriquement

le nez de l’enfant

est écrasé.  

 

Cette collaboration entre le poète Jacques Prévert et le photographe Izis pour créer ce bijou éditorial qu’est Grand Bal du Printemps d’abord publié à Lausanne en 1951 et réédité aujourd’hui aux éditions Le Cherche Midi par Jean-Liégeois, directeur de la collection Planète Prévert, nous fait traverser les méandres de la vie et de la ville de Paris, ce qu’elles ont de plus beau mais aussi leurs défaillances, leur faiblesse. Quand la pauvreté est montrée, il n’y a aucune complaisance, juste une empathie qui la rend émouvante et presque belle. Franchement, si vous cherchez une idée de voyage original avec des sensations fortes, puissantes, n’hésitez pas à vous procurer cet ouvrage, Grand Bal du Printemps, de Jacques Prévert et Izis réédité aux éditions Le Cherche Midi. Cette perle coûte certes 30€ mais elle vaut vraiment le détour.    

 

  

Elodie, émission du 5 juillet 2008      

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